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03.02.2006 Campement
La nuit commençait à doucement envelopper le campement établi sur le rivage. L'air marin transportait vers les étoiles naissantes les murmures des veilleurs rassemblés, visages doucement bercés par le chatoiement des feux de camps. La sérénité de la terre invitait les hommes à se taire jusqu'à ce que leurs soupirs se mêlent à que ceux des vagues glissant sur le sable. Alors les rêves secrets des hommes dérivent silencieusement à travers les abysses invisibles de ces horizons lointains.

04.02.2006 Noir
Ils avaient oublié d'où ils venaient. Depuis si longtemps que durait leur voyage, leur mémoire s'était partiellement perdue. D'alliance en servitude et de trahisons en victoires amères, leur destinée sanglante façonnait leur cœur noir dont l'encre clouait en ces les mots qu'ils écrivaient au quotidien, récits de leur honneur tragique. Or, il arriva que l'errance d'un temps arrive à son terme. Las, ils décidèrent alors de revenir sur leurs pas pour retrouver leurs souvenirs perdus et ainsi refermer le livre. Sur le chemin du retour, d'alliance en servitude et de trahisons en victoires amères, leur destinée sanglante éclaira les terribles ombres des souvenirs perdus. Alors ils reçurent bientôt la raison de leur errance telle une flèche en leur cœur, et, pour ne pas mourrir totalement ils cautérisèrement la fatale plaie de leur honneur à la flamme de toutes les pages de leur mémoire passée. Ainsi, dans ce berceau de cendres noires, ils s'étendirent enfin sur le linceul de l'oubli.

14.02.2006 Attente
Entends-tu à la nuit tombante nos consciences chuter en silence dans la plaine aride de notre cupabilité? Etendu et frissonnant dans l'obscurité, cerné par le souffle de nos sombres souvenirs avides, offert à la morsures de leurs remords, te laisseras-tu alors jusqu'à la folie te dévorer en rémission de tes pêchés?
Voudras-tu devenir un spectre tapi fond de ta conscience hideuse, rampante sur le visage de celui qui te fixe dans la glace? Voudras-tu cultiver le culte secret des cancers schizophrènes, boire à la coupe de la peur et du renoncement, souriant et enchaîné au fond de cette plaine?
Sauras-tu faire de ce tombeau de fortune l'abri chaud et pervers où tu attends en vain la pluie des larmes? Délirant et aveugle, la gorge sèche, psalmodiant de tes lèvres craquelées, et attendant que l'inexorable marée du temps finisse par recouvrir silencieusement ce qui reste du souvenir honteux de tes espoirs défunts.

02.03.2006 Ombre
Etrange silhouette qui se tient droite à la périphérie courbe de ma conscience lasse, tu flotte sereinement dans cet air de calme démence.
La densité de ton regard impossible enveloppe mon cœur à la foi désertée et la gravitée de ton silence terrible s'enfonce dans mon esprit terrassé.
Eternel vampire, je te connais comme l'écho de mon jumeau mort-né et t'abrite secrètement du jour obscène des foules hallucinées.
Tu gis dans le caveau trouble de mon âme, sombre figure de marbre céleste, aucuns cieux n'auraient voulu de toi, à jamais déchu, tu es ma fragile éternité.

10.03.2006 La nef des fous
Sous le ciel crépusculaire éventré, entre les puits de lumière sanglante tombée des nuages, sous les sombres arches centenaires de la cité apathique, glissant sur les silencieuses eaux endormies, passait la nef des fous. Sur le pont d'acier aux reflets sélénites, se tenait la masquerade des membres de l'équipage costumés par le mélange arlequin du tissu cosmopolite d'un millier errance, héritiers composites d'une infinité de souvenirs et d'influences, comme un insaisissable trésor à jamais enfoui au fond d'eux même dont l'étrange habit en est la carte. Incroyable pantomine d'un millier de bribes de langages fracassés, assemblés à la lueur d'étoiles aujourd'hui disparues. En leurs mains vibrait la perverse mathématique des mélodies quantiques d'une symphonie cosmique. Sur leurs étranges instruments de navigation apparaissent les symboles des routes stellaires de planètes à jamais inconnues. Ironiques démons voyageurs à visage presque humain, qui saurait dire ce qui se cache dernières les impossibles périples de la nerf ? Vaisseau carnaval, imposteur temporel où les strates du passé, toutes ensembles superposées sur le même plan d'existence, deviennaient un continuel présent, et où la modernité devenait un mythe avec ses légendes et ses rituels. Grotesque structure dont les plans improbables auraient été dessinés par un ingénieur dément dont l'esprit damné aurait trouvé là l'aboutissement de son génie faustien. La nef des fous traversait les cieux nocturnes projetant l'ombre de sa démesure à la mélancolie ricanante. Compas de toutes les polarités, danseuse sur l'œuvre du chaos de l'univers.

19.03.2006 Le pélerinage des cendres
Le peuple des citadelles défilait dans l'horizon crépusculaire du désert, il accomplissait son mécanique pèlerinage tout en murmurant quelques ressentiments à l'adresse des invisibles anges moqueurs aux rires lointains. Silhouettes uniformes, grisâtres et courbées, leurs pas pesant glissaient sur la terre striée et craquelée, ils emportaient un des leurs enchaîné. La morne procession de ces dévots s'étendait à perte de vue, traînant leurs ailes décharnées dans la poussière des tranchées - car jadis ce peuple maudit savait lui aussi voler. Bientôt ils entrèrent dans le sanctuaire des monumentales carcasses de bétons et d'aciers. Mastodontes brisés, promis à l'éternelle solitude des ruines, leurs structures échouées griffaient la nuit et hurlaient leur déliquescence inéluctable lorsque les lames du vent s'infiltraient dans leurs entrailles béantes. Le peuple des citadelles s'arrêta devant le plus grand de ces titans déchus, et en offrande, à sa plus haute flèche, cloua son pélerin condamné, celui dont le crime avait été de par lui-même s'élever du sol prisonnier. Crucifié sur la cime tordue du monument en ruine, le corps ailé crevé les poignards de ses semblables, il dominait ce cimetière d'architectures éventrées. Son regard mélancolique tourné vers les hauteurs insondables des abysses nocturnes desquelles tombait une brise de givre soufflant la poussière sur son visage pour l'envelopper dans sa blancheur glacée, il expiait ses derniers instants au dessus des siens qui s'éloignaient enfin, il s'exposait aux ricanements invisibles des anges moqueurs aux rires lointains.

23.03.2006 Une nuit à Khemperbad
Je me réveillai à l'arrière de cette automobile noire lancée dans la brume sur ce pont surplombant l'horizon incertain. Je me penchai en avant pour apercevoir, par la vitre, défiler au loin dans le brouillard, ce qui me semblait d'autres structures enjambant l'eau. Le véhicule glissait dans la grise lumière de l'aube, il s'introduisit dans les rues pavées de la ville inconnue plongée dans le silence du matin.
Arrivé, je sortais, et, j'eu à peine le temps de glisser dans ma poche la carte matricule que me tendait une main par la portière, qu'aussitôt m'apparurent deux fillettes en chemise de nuit qui entreprirent de m'emmener au coin de la rue. Lorsque je débouchai derrière l'angle d'un porche, je m'aperçus d'étranges entrelacs de fils suspendus à mes doigts. Devant moi, au bout de l'allée, se tenait un poste téléphonique surplombé d'un écran géant. Entravé par un poids inconnu, je me dirigeai lentement vers le téléphone à coté duquel m'attendait les deux fillettes d'un regard impassible. Sortant la carte matricule, je décrochai et composai le numéro. Presque aussitôt après, l'écran au dessus de nos têtes s'illumina sur un gigantesque œil noir et j'entendis des sirènes hurler sur les toits des bâtiments nous environnant. L'une des fillettes secoua la tête, tandis que l'autre me poussa de ses doigts mécaniques à la peau dénuée.
Je chutais dans l'eau, sur la berge une vielle femme utilisant un porte-voix commandait à des créatures humanoïdes aux membres en formes d'outils. Je chutais dans l'eau, et je vis flotter au dessus de moi dévirant dans le courant une chemise de nuit blanche de neige cathodique. Je chutais dans l'eau, le corps plombé, incapable de remuer, sans la possibilité d'un cri, je m'enfonçais sous la rétine de l'obscurité.
Quelque chose à la limite périphérique de ma vision se saisit de moi, et me remonta à travers le brouillard qui défilait au loin. Je me réveillai à l'arrière de cette automobile noire lancée dans la brume surplombant l'horizon incertain, où, à travers un reflet de la vitre dans l'aube, j'aperçus une forme assise à coté de moi sur la banquette arrière.

03.04.2006 Frontières
Lorsque la mère de la nuit commençait à étendre ses bras, sur le rivage, ses enfants impies reprirent leur voyage las. Dans le crépuscule ils brûlèrent leurs vaisseaux pour ne plus retourner, puis se détournèrent des dernières lueurs vers les voiles ténébreuses des terres inexplorées.
La douloureuse lumière de l'aube heurtait son pale visage et ses yeux fatigués se relèvent sur la dernière page. Sa conscience insomniaque suspendue au dessus de la cité, dans le gouffre de la contemplation, la jeune fille sentait juste avant de sombrer son corps heurter le sol de sa prison.

23.04.2006 Citadelle
Du haut de ce beffroi je goûtais l'absolu vertige de cette solitude dont les tours plongeaient leurs mornes têtes dans le brouillard. Sur le chemin de ronde je voyais se découper, courbés, les pesants jumeaux de la volonté faisant résonner l'écho d'acier leur lente démarche rouillée sur la plaine en contrebas. Je me tenais là, penché, les mains posées sur la pierre de cette tortueuse structure inachevée et sans éclats, précipitant ses lignes anguleuse sur le ciel inconnu et masqué, jetée à bas par dessus cette étrange vallée où personne jamais n'ira. Je fermais les yeux et j'entendais vibrer du tréfonds de quelques chambres emmurées d'éternité les vagues soupirs que faisait la jeune fille endormie, la tête posée sur les dernières pages d'un livre. J'attendais que l'étreinte de ses rêves déchire la trame de cet univers las... .

05.05.2006 Naufrage des temps
Ici, les enfants naissaient dans les tombeaux, accouchés dans des cryptes, un cercueil pour berceau. Ils émergeaient livides, hors des caveaux, et, plongeaient en procession dans la mer des litanies murmurées pour se blottir, tremblotant, dans le sein de la nef à la coupole renversée. L'acre fumée des bougies livides tombait sur leurs yeux, frissonnant ils grandissaient, écoutant le grincement de la chapelle se balancer sur les abysses des cieux dans lesquels ils s'enfonçaient. Puis, l'orgue déversa enfin à rebours ses notes dernières, faisant vibrer tout le désespoir de la perdition en une prière, juste avant que la coque brisée ne laisse les âmes s'échapper, emportées dans le maelström des mémoires naufragées.

15.06.2006 Au bord de la route
Au bout de la route, s'étendait la cité devant toi ; grise et uniforme sous un ciel lourd et blafard. Alors que tu te rapprochais des premiers bâtiments, leurs ombres massives te renvoyaient l'écho sourd de tes pas entre ces murs atones. Tu marchais, au travers de la ville dans les rues comme prises de folie, qui, sans logique montaient et descendaient, prenant arbitrairement raccourcis et détours pour arriver aux mêmes endroits.
Les gens que tu croisais marchaient courbés, frissonnants dans leurs habits d'hôpitaux. Surplombant les têtes flottaient sereinement, ça et là, des écrans diffusant aléatoirement un entrelacs de symboles et chants. Des hauts parleurs invisibles, déversaient sur les toits le flot analgésique de mélodies dont les notes étranges flottaient perpétuellement, baignant les cœurs et les têtes.
Parfois, crevant l'oppressante quiétude, un passant au tremblement fiévreux incontrôlable, laissait échapper d'une voix inhumaine quelques blasphèmes dans une langue qu'aucun humain n'avait jamais apprise. De temps en temps, dans un crépitement de lignes électriques, des ombres ailées planaient à tes pieds, mais rien au dessus de toi pour le confirmer, pas même la présence d'un soleil.
On aurait dit que les cieux opaques avaient désertés leur royaume céleste pour posséder la ville et ses habitants, comme une mélodie en gestation dans le corps et les batiments dont on ressentait les derniers symptômes de quelques cancers divins. Etait-ce, comme tu l'avais lu plus tard, cette histoire de ce peuple maudit qui vit un jour chuter leur dieu à leurs pieds, et qui le dévorant dans son agonie, auraient à revivre à jamais dans leurs chairs les mensonges de leur maître déchût.

30.06.2006 Alcool
Quelques lumières oxydées s'attardent au détour de ce verre parfumé. Par dessus les brumes de l'esprit grisé, l'œil subjugué se perd de contempler à plaisir l'opacité liquide, ivresse des profondeurs sur lesquelles passent en silence les navires des souvenirs lointains. Alcool, mémoire et oubli ; distille en nos sens la naissance du vide, évide l'essence des rêves livides.